Dossier

23,3 % des BTP de 10 à 49 salariés utilisent l'IA, surtout sur du texte

Un dirigeant qui se demande s'il est en retard n'a aucune mesure de sa propre catégorie : la statistique publique croise le secteur d'un côté, la taille de l'autre. Le croisement existe pourtant dans des données ouvertes que personne n'a exploitées.

Graphique à barres sur fond charbon : trois colonnes comparent la part des entreprises du BTP utilisant un outil d'IA selon leur effectif, 13,5 % pour celles sans salarié, 13,3 % pour celles de 1 à 9 salariés, et 23,3 % pour celles de 10 à 49 salariés, cette dernière colonne en ambre et nettement plus haute que les deux autres.
Le saut d'adoption se produit au passage des dix salariés, seuil à partir duquel une entreprise emploie quelqu'un dont le métier est de produire des documents. Graphique Bâtiment IA, données du baromètre France Num 2025.

Un confrère vous dit qu’il s’y est mis. Un commercial vous annonce que le secteur bascule. La question qui suit est toujours la même : où en sont les autres, et lesquels.

Aucune des enquêtes publiées cette année ne répond, et pour une raison mécanique. La statistique publique mesure l’adoption par secteur, toutes tailles confondues, ou par taille d’entreprise, tous secteurs confondus. Elle ne croise jamais les deux. Un bureau d’études de 30 personnes se retrouve donc entre deux bornes qui ne lui ressemblent ni l’une ni l’autre : sa branche, la construction, à 9,52 %, tirée vers le bas par les artisans, et sa classe de taille, tous secteurs, à 30,81 %, tirée vers le haut par l’informatique.

Le croisement existe, dans des données que personne n’a ouvertes

Le baromètre France Num de la direction générale des entreprises publie ses données individuelles pondérées en accès libre, ce que peu d’enquêtes font. Le croisement entre le secteur Bâtiment-Construction et la classe de taille sur la question de l’IA n’est publié nulle part, mais il se calcule.

ADOPTION DE L'IA DANS LE BTP, SELON L'EFFECTIF 0 % 5 % 10 % 15 % 20 % 25 % 13,5 % 0 salarié 9 oui sur 48 répondants 13,3 % 1 à 9 salariés 73 oui sur 504 répondants 23,3 % 10 à 49 salariés 69 oui sur 268 répondants Baromètre France Num 2025 (DGE, terrain Crédoc), question Q4_9. Calcul Bâtiment IA sur les réponses individuelles pondérées.

Le saut se fait au passage des dix salariés, pas plus haut : c’est le moment où une entreprise a quelqu’un dont le métier est de produire des documents. Baromètre France Num 2025, calcul Bâtiment IA.

Une entreprise du BTP de 10 à 49 salariés a donc à peu près deux fois plus de chances d’avoir un outil d’IA en service qu’un artisan, et se situe très au-dessus des 9,52 % de la construction toutes tailles confondues. Chiffres calculés à partir des données ouvertes du baromètre France Num, question Q4_9.

Le calcul se vérifie sans nous faire confiance : appliquée à l’ensemble du secteur Bâtiment-Construction, la même méthode donne 15,01 %, quand la DGE publie 15,0 % pour ce secteur. Elle reproduit donc le chiffre officiel au dixième de point.

Le secteur compte 840 répondants en tout. Une quatrième tranche existe, de 50 à 249 salariés, absente du tableau ci-dessus : elle ne repose que sur 20 entreprises, ce qui est trop peu pour publier un taux.

La question posée par France Num, elle, est large : « Utilisez-vous des outils d’Intelligence Artificielle (type génération automatique de texte, classification, automatisation des tâches, Chatbot, …) au sein de votre entreprise, à des fins PROFESSIONNELLES ? » Un usage régulier et un essai concluant y comptent pareil.

Ceux qui s’y sont mis ont commencé par le document

Eurostat publie le détail par technologie pour la construction française, et le classement dit où les autres ont mis les pieds en premier.

CE QUI TOURNE DANS LA CONSTRUCTION FRANÇAISE, PAR TECHNOLOGIE En pourcentage de l'ensemble des entreprises du secteur, 2025 Analyse de langage écrit 5,34 % Reconnaissance d'images ou de vidéos 3,44 % Reconnaissance de la parole 3,35 % Génération d'images, vidéos, audio 2,89 % Génération de texte ou de code 2,59 % Automatisation, aide à la décision 1,65 % Apprentissage automatique 1,56 % Mouvement autonome de machines 1,21 % Eurostat, table isoc_eb_ain2, France, section F Construction, entreprises de 10 personnes et plus, données mises à jour le 15 juin 2026.

L’ordre des barres est celui du marché réel, pas celui des plaquettes : le traitement de documents occupe les cinq premières places. Eurostat, construction française, 2025.

L’analyse de langage écrit arrive en tête et concerne à elle seule plus de la moitié des entreprises utilisatrices du secteur. L’apprentissage automatique, sur lequel repose l’essentiel du discours commercial en maintenance prédictive, arrive avant-dernier, juste devant la robotique autonome.

Autrement dit, l’IA qui tourne réellement dans le bâtiment lit et rédige des documents. Elle ne prédit pas de pannes, elle ne pilote pas de machines. Pour un bureau d’études fluides comme pour un chargé d’affaires en génie climatique, le terrain d’entrée des autres a été le CCTP, le mémoire technique et le compte rendu, pas la GTB.

Le seul déclencheur documenté n’est pas la technologie

Sur le pourquoi, la matière publique est déséquilibrée : on sait bien pourquoi les entreprises n’y vont pas, beaucoup moins pourquoi elles y vont.

Chez les non-utilisateurs, l’Insee mesure « pas d’utilité pour l’entreprise » à 71 %, loin devant le manque d’expertise à 54 %, puis l’incompatibilité avec les équipements, la protection des données et le manque de clarté juridique à 38 % chacun. Le coût n’arrive qu’à 32 %. Ce n’est donc pas un problème de budget, c’est un problème de cas d’usage identifié.

Du côté de ceux qui s’y sont mis, l’étude de branche ne livre qu’un récit vraiment daté, et son déclencheur mérite d’être lu deux fois. Une PME de construction de maisons individuelles a diffusé un outil d’IA auprès de ses conducteurs de travaux pour les comptes rendus de réunion et les visites de contrôle. Le contexte, écrit dans le rapport : l’entreprise venait de subir une chute importante de son chiffre d’affaires et avait réduit ses fonctions administratives. L’outil est arrivé pour absorber un effectif en moins, pas pour saisir une opportunité.

Ce que ça leur rapporte, aucun organisme français ne le publie

C’est le trou du dossier, et il est structurel. Ni les fédérations, ni les observatoires, ni la statistique publique ne mesurent ce que l’IA rend à une entreprise du bâtiment. L’étude de l’Observatoire des métiers du BTP l’écrit noir sur blanc : les usages concrets y apparaissent « prospectifs, en phase d’expérimentation ou imaginés plus que véritablement installés dans les pratiques ». Ses auteurs ont dû se rabattre sur des sources de seconde main, les grandes entreprises ayant limité l’accès et les PME n’ayant, au mieux, que des prototypes à montrer.

La seule mesure non commerciale disponible vient d’un ordre professionnel britannique. Sur plus de 1 100 répondants interrogés en mars et avril 2026, le RIBA relève 75 % d’agences déclarant une productivité améliorée et 57 % un retour sur investissement positif. Et 17 % seulement estiment que leurs projets sont meilleurs. Le périmètre est britannique et le métier est celui de l’architecte, donc le chiffre ne se transpose pas. La forme du résultat, elle, est instructive : ceux qui adoptent y gagnent du temps, pas de la qualité.

L’écart avec les plus grosses se creuse, il ne se referme pas

Un dernier chiffre change la façon de lire les précédents, et c’est le plus solide de tous parce que deux instituts publics le mesurent séparément.

L’Insee suit l’écart d’adoption entre les entreprises de moins de 50 salariés et celles de 250 et plus, tous secteurs confondus. Il valait 16 points en 2023. Il vaut 43 points en 2025. En Italie, l’institut ISTAT mesure le même écart passer de 20 à 37 points sur la même période.

Autrement dit, la question n’est pas de savoir si le retard se rattrape tout seul avec le temps. Sur trois ans et dans deux pays, les entreprises de dix à cinquante salariés ne rattrapent pas les grandes : la distance augmente. Ce qui se joue n’est pas la date d’entrée, c’est l’écart de rythme.

La question à poser au mois qui vient de s’écouler

Si le classement des technologies dit vrai, la bonne question n’est pas de savoir combien de vos concurrents s’y sont mis. C’est de savoir quelle tâche documentaire a consommé le plus d’heures dans vos équipes le mois dernier : la réponse aux appels d’offres, la rédaction de CCTP, les comptes rendus, la relecture de pièces écrites.

C’est là que les 5,34 % qui utilisent l’analyse de texte ont commencé, et c’est le seul endroit où un gain de temps a été constaté ailleurs. Le reste du classement, apprentissage automatique et robotique compris, appartient encore à une poignée d’entreprises et à beaucoup de plaquettes.

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