Une base de prix « France » où l'acier est russe et le soudeur à 16,33 €
OpenConstructionERP s'installe en vingt minutes et livre 55 121 postes de prix annoncés pour la France. Le catalogue est un référentiel russe traduit, la localisation tient dans un coefficient multiplicateur, et le moteur qui l'exploite vaut pourtant mieux que ce qu'on y a versé.
Par Steve Deguilly · Publié le
OpenConstructionERP s’installe en vingt minutes, sans compte ni serveur. On coche France, la devise passe en euros, l’interface bascule en français, et 55 121 postes de prix se chargent. Le premier ouvrage acier que j’ouvre propose des nuances 09G2S, 12G2S et C345, des électrodes de soudage UONI 13/55, et une heure d’ouvrier à 16,33 €.
Le moteur de ce progiciel est bon, la donnée qu’on y a versée n’est pas française, et c’est le second point qui décide de ce qu’un bureau peut en tirer.
Un progiciel entier sur le disque, et quatre mois d’existence
OpenConstructionERP est édité par DataDrivenConstruction, société d’Artem Boiko, par ailleurs auteur de convertisseurs de fichiers de conception et d’une base de coûts diffusée librement depuis plusieurs années. Le code est public sous licence AGPL-3.0, ce qui veut dire qu’on peut le lire, l’installer et le modifier sans payer ni demander l’autorisation à personne.
Un exécutable Windows, une minute au premier lancement, et l’application s’ouvre dans le navigateur avec sa propre base de données à côté d’elle. Aucun compte à créer, aucune donnée qui part ailleurs. La promesse est tenue au pied de la lettre.
Le produit est jeune : première version publiée le 4 avril 2026, et 310 versions relevées au 14 août, la dernière datée du 12. Un progiciel qui couvre le métré, le chiffrage, le planning, la qualité, la sécurité, les marchés et la trésorerie représente ordinairement des années de travail d’une équipe. Ici, une personne, quatre mois, et jusqu’à dix-sept versions publiées dans la même journée.
L’écart entre la page d’accueil et l’installation se mesure poste par poste.
| Élément | Annoncé par l’éditeur | Constaté à l’installation |
|---|---|---|
| Version | 14.5.0 sur la page d’accueil | 14.8.1 |
| Modules | « 180+ » | 189 présents, 47 activés sur un projet en cycle complet |
| Postes de prix, France | 55 719 | 55 121 |
| Postes de prix, Chine | 11 312 | 9 796 |
| Langues d’interface | 29 | 26 |
Le compte des modules est honnête, et le chiffre de 47 modules activés pour un profil de contractant général en cycle complet est plus utile que le 180 affiché partout. Une nuance sur les bases de prix, en revanche : les huit bases nationales sont embarquées et se chargent hors ligne, mais celle qui sert la France se télécharge depuis un serveur au premier lancement. La promesse de fonctionner réseau coupé vaut pour l’usage quotidien, pas pour la mise en route.
Le moment où la France disparaît de l’écran
L’assistant de création d’un projet demande la région et la devise. On saisit France et euro. La question suivante porte sur la norme de classement, et la liste déroulante propose DIN 276, NRM, MasterFormat, UniFormat, Uniclass, OmniClass et la norme chinoise GB/T. Puis une entrée « Custom ». Vous créez un projet français et l’outil vous demande de le classer en allemand, en britannique, en américain ou en chinois.
Le DPGF existe pourtant dans le code du progiciel, sous la forme de deux règles de contrôle : chaque poste porte-t-il un lot, et au moins 80 % des postes terminaux portent-ils un prix unitaire. C’est réel, c’est utile, et ce n’est pas branché sur le plan de classement. La brique est amorcée, pas raccordée.
Juste à gauche de cette liste, un champ nommé « facteur régional », valeur par défaut 1,00, avec cette aide affichée en toutes lettres : multipliez tous les tarifs par ce facteur, Paris égale 1,12, Lyon égale 1,0. Voilà la localisation complète des prix. Un catalogue unique et un coefficient.

Région France, devise euro, et sept normes de classement au choix : allemande, britannique, américaine, chinoise. La localisation des prix, elle, tient dans le champ de gauche. Capture d’OpenConstructionERP v14.8.1, relevée le 14 août 2026.
Le fichier de configuration de la base de prix déclare l’origine du catalogue principal : Russie, système de normes GESN, le référentiel de temps unitaires hérité de la planification soviétique. Le même fichier définit ce qu’est un marché national dans ce produit : le même catalogue, remis à prix et réétiqueté, pas un autre jeu d’ouvrages. Huit autres bases sont bien nationales, celles de Chine, Turquie, Brésil, Espagne, Italie, Grèce, Vietnam et Indonésie. La France n’en fait pas partie.
Mille vingt-trois postes de voie ferrée, trente-trois de cloison
La répartition se lit en dix secondes dans l’arbre des catégories, avant d’avoir ouvert le moindre prix.
Un catalogue de prix porte la trace du pays qui l’a écrit dans sa seule répartition. Celui-ci consacre 1 023 postes aux chemins de fer et 173 aux aérodromes, pendant que les cloisons en comptent 33, les escaliers et perrons 23, les fondations 79. C’est la silhouette d’un référentiel de travaux publics et d’industrie lourde, pas celle d’un bordereau de bâtiment.
Sous le prix, de l’acier GOST et un soudeur à 16,33 €
Ouvrir un poste achève l’affaire. Sur « Fabrication de montants de support en acier laminé », 2 949,11 € la tonne, les vingt-cinq variantes proposent des nuances d’acier 09G2S, 12G2S et C345. Ce sont des désignations GOST, le système de normes russe, quand un ouvrage français relève des nuances S235 ou S355 de la norme européenne EN 10025. Dans le sous-détail, les électrodes de soudage portent la référence UONI 13/55, E50A. Ces articles n’ont pas été adaptés au marché français : ils ont été traduits.
Le déboursé se lit tout seul. La carte main-d’œuvre affiche 2 440,10 € pour 149,4 heures, soit une heure d’ouvrier à 16,33 € dans un bordereau présenté comme français. Personne n’a besoin qu’on lui explique ce que vaut une heure de soudeur ici. Il suffit de la comparer à son propre déboursé.

Deux lignes d’électrodes UONI 13/55, une main-d’œuvre de 148 heures rangée dans les matériaux, et l’électricité comptée en équipement. Capture d’OpenConstructionERP v14.8.1, relevée le 14 août 2026.
Deux détails de plus, moins spectaculaires et tout aussi gênants. Les codes d’article sont des chaînes du type KADX_KADX_KAKAME_KAME, qui ne renvoient à aucune référence publique, alors que la page annonce que chaque prix porte sa devise et sa classification. Et l’addition ne tombe pas juste : 2 440,10 € de main-d’œuvre, 345,95 € d’équipement, 2 603,16 € de matériaux, soit 5 389,21 €, pour un total affiché à 2 949,11 €. Les pourcentages cumulent 183 %. Dans le détail des ressources, la ligne de main-d’œuvre est d’ailleurs classée en matériaux, et l’électricité en équipement.
Ce qui est gratuit s’arrête aux formats que vous n’utilisez pas
Le site met en avant un import multi-format : DWG, RVT, IFC, DGN, DXF. C’est exact, et incomplet. Dans le code, la liste des extensions qui exigent un convertisseur externe contient DWG, RVT et DGN, et ce convertisseur est précisément la brique que la page tarifaire range sous licence commerciale. Le module qui porte le nom de lecteur DWG ne lit d’ailleurs pas un DWG : il lit le fichier Excel produit par ce convertisseur.
Ce qui tourne nativement dans le paquet libre : l’IFC, le DXF et le PDF. Autrement dit, le format sur lequel vit la moitié des échanges d’un bureau français passe par la caisse.
Le moteur vaut mieux que ce qu’on y a versé
La mécanique, elle, est remarquable. Chaque poste s’ouvre sur ses ressources chiffrées, seize sur celui que j’ai déplié, avec quantités, unités et prix unitaires. Les vingt-cinq variantes du même ouvrage affichent leur minimum, leur médiane, leur moyenne et leur maximum, la médiane explicitement signalée. Beaucoup d’outils vendus plusieurs milliers d’euros par poste et par an n’exposent pas cette dispersion, et la question « d’où sort ce prix » y reste sans réponse.
La traduction métier de l’interface est correcte, elle parle de DQE, de prix unitaires composés, de métré. La traduction s’arrête toutefois à la coquille : les libellés du contenu restent en anglais, et une base de données de coûts en cours de chargement s’appelle toujours « France Cost Database ».
Trois contrôles qui valent pour n’importe quel bordereau de prix
Aucun des trois ne demande d’installer quoi que ce soit : ils tiennent dans l’écran qu’un commercial vous montre en rendez-vous.
Ce que ce cas apprend dépasse le produit. Pour un économiste de la construction, la question n’est jamais le prix de la licence, c’est le nombre de postes réellement reprenables sans réécriture. Pour un contractant général ou une entreprise générale qui remet une offre, le risque n’est pas d’utiliser un mauvais prix, c’est de le remettre sans savoir qu’il vient d’ailleurs. Une nuance d’acier fausse dans un descriptif se paie en variante refusée, pas en euros de logiciel.
À quoi ce logiciel peut servir dans un bureau français
Il ne remplacera pas votre bibliothèque de prix, et ce n’est pas la peine d’essayer. Mais il a deux usages sérieux, et ils sont gratuits.
Le premier est un banc d’essai. Vous n’aurez pas souvent l’occasion d’ouvrir librement un progiciel de chiffrage complet, de descendre dans le sous-détail d’un ouvrage et de voir comment un prix se compose. Si vous formez un jeune économiste ou un chargé d’affaires au sous-détail de prix, une heure là-dedans vaut mieux qu’un cours, et le poste acier que j’ai déplié est un excellent support parce qu’il est faux d’une manière visible.
Le second est un étalon de négociation. La dispersion affichée sur vingt-cinq variantes d’un même ouvrage est exactement la chose qu’un éditeur payant vous laisse rarement voir. Savoir que ça existe change ce qu’on exige d’une bibliothèque commerciale.
Quant à la localisation française, elle représente un travail de référentiel que personne n’a fait, et qui ne se règle pas par un coefficient. C’est le vrai chantier ouvert derrière ce produit, et il est de la même famille que celui que nous poursuivons sur la consolidation d’un DPGF : rapprocher un bordereau des prix qui doivent le remplir suppose que les deux parlent la même langue de nomenclature. Creastory Conseil, qui édite ce site, vend cette consolidation et un comparateur d’indices de plans. Ce progiciel touche aux deux.
Ce que je n’ai pas ouvert
Ni plan ni maquette déposés. Le comportement réel de l’import IFC, du métré sur PDF et du relevé DXF reste à vérifier. Le convertisseur DWG sous licence commerciale n’a pas été essayé non plus, faute d’y avoir accès.
L’addition qui ne tombe pas juste peut avoir une explication technique : un total rapporté à une variante précise et non au sous-détail affiché à l’écran. Dans un outil dont le bandeau promet une source unique de vérité sur les prix unitaires, l’écart mérite une réponse de l’éditeur, et je la lui demande.
Un dernier point va au crédit du produit : n’importe qui peut ouvrir ce fichier de configuration, charger cette base et vérifier. Sur un progiciel fermé vendu par un commercial, la même base aurait été présentée comme française sans que personne puisse le contredire.
Lire aussi
Sources
- OpenConstructionERP, site officiel de l'éditeur DataDrivenConstruction (consulté le 14 août 2026)
- OpenConstructionERP, dépôt public du code source, licence AGPL-3.0 (consulté le 14 août 2026)
- OpenConstructionERP, fichier de configuration des bases de coûts déclarant l'origine du catalogue global, backend/app/modules/costs/base_registry.py (consulté le 14 août 2026)
- OpenConstructionERP sur PyPI, historique des 310 versions publiées entre le 4 avril et le 12 août 2026 (consulté le 14 août 2026)
- OpenConstructionEstimate DDC CWICR, dépôt public des bases de coûts distribuées avec le progiciel (consulté le 14 août 2026)
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